Quel héritage pour Marx au XXIe siècle ? 
Jérôme Maucourant & Bruno Tinel (2018)

 

Quel héritage pour Marx au XXIe siècle ?

 

Le messianisme de Marx annonçant une société libérée des rapports de classe a vécu : il y n’a nulle nécessité historique en la matière, même si une telle libération constitue bien l’horizon d’un projet politique toujours valable pour ce siècle. Les fascismes européens ont démontré, par l’asservissement et l’extermination, que la crise de la permanente modernisation capitaliste peut aboutir à une impasse tragique.  Une même issue est prévisible si les recréateurs de la lutte des races, habillée aujourd’hui de mots marxiens dévoyés, parviennent à leurs fins. En revanche, le socialisme, fondé sur une économie du bien commun, c’est à dire une république sociale, transcendant les différences à l’œuvre dans toute société vivante, est le nom de ce qui peut dépasser le capitalisme : comme il y eut, il y a un millénaire, une libération médiévale abolissant l’esclavagisme, il peut y avoir une libération socialiste dépassant l’empire des rapports d’argent. Une telle libération a déjà commencé après la seconde guerre mondiale mais elle demeure inachevée. Marx est un auteur essentiel permettant de penser les conditions d’une telle mutation.

Certes, la pensée de Marx a été figée, transformée en dogme et utilisée comme idéologie, un comble pour un auteur qui a donné à ce mot ses significations actuelles : fausse conscience de soi, irriguée par des rapports de domination, ou technique de manipulation des esprits, fortifiant les intérêts établis. Comme doctrine, le marxisme a justifié des crimes de masse. Ces échecs contribuent à nourrir, encore aujourd’hui, une apathie sociale et à amoindrir la capacité des gens ordinaires à défendre leurs intérêts. C’est pourquoi il faut retenir de Marx, non pas des principes à appliquer pour régir le monde, mais une manière d’analyser sa dynamique.

Voilà le paradoxe : Marx est le penseur par qui les opprimés découvrent leur intérêt de classe et s’organisent mais, ce faisant, il est également le penseur à qui sont imputés les échecs de l’émancipation. Le « socialisme réel » a réduit une pensée riche et contradictoire à un discours incantatoire et simpliste. Le but de la politique, dans ce cadre, était engendré par la logique même de l’histoire, la politique s’effaçant au profit d’une technocratie accélérant la supposée venue de l’inévitable. De Marx, il faut plutôt se souvenir d’une politique de l’émancipation universelle, qui concerne autant les peuples que les personnes. Ceci n’implique nullement une table rase mais, comme il l’écrivit jeune, la capacité à incarner vraiment les idéaux du passé.

Marx n’a bien sûr pas tout prévu, comme la naissance de la politique économique, la création de l’État social et l’extraordinaire amélioration des conditions de travail et d’existence propre au 20e siècle. Toutefois, comme penseur du capitalisme et de ses contradictions, il permet de comprendre la logique de ces évolutions et forge une connaissance du capitalisme comme système, ce qui aide à comprendre mieux comment, au moins temporairement, s’y résolvent les contradictions en donnant à l’État un rôle nouveau.

Peu d’auteurs comme Marx ont su pousser de manière aussi approfondie la cohérence d’une pensée, toujours en devenir et en transformation, à la fois philosophique, politique, économique, sociale et historique. Que l’on soit d’accord ou non avec lui, on utilise ses catégories et ses modes d’analyse, souvent sans même s’en rendre compte. Les pensées de Freud et Darwin ont connu semblable devenir. Dans la hiérarchie des causalités qu’il étudie, le rôle des rapports de classe et des conditions de leur reproduction est central. Le monde des idées n’est pas séparé du monde des corps et les corps ne sont pas des automates. Tout ceci interagit de manière imprévisible mais structurée. Plus : la méthode de Marx implique son propre dépassement. 

Il est alors possible de penser avec Marx – voire contre lui – les déterminations du mouvement historique qu’il découvre. Ainsi, pour expliquer sérieusement les changements d’ampleur, on doit rendre compte des déterminations techno-économiques propres à un moment donné d’une formation sociale. Mais, il faut également mettre en lumière les luttes sociales décisives, ce qui nous renvoie à la question de la contingence. Aujourd’hui, il faut être bien aveugle pour ne pas accepter la puissance du schéma marxien : la financiarisation du capital signe les limites d’un mode d’exploitation, contraint à faire de l’argent avec du risque, ce qui implique des prélèvements nouveaux extraits par les classes dominantes via un symbole de la totalisation sociale : la monnaie.

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