Inédit de Polanyi en français
Karl Polanyi¹ 

 

L’étude de l’homme : où va la civilisation ?

 

L’auteur de cet article s’est exprimé pour tenter d’établir la liberté qu’a l’homme de mettre en place sa propre civilisation. Il a appelé à un rejet du concept même de déterminisme économique qui limiterait cette liberté.

 

La dépendance de l’homme vis-à-vis des biens matériels, le facteur économique, ne se traduit pas en une incitation immédiate. Ce qu’on a identifié comme tel au siècle dernier n’est autre que le fonctionnement de l’économie de marché qui a existé au dix-neuvième siècle mais qui, à l’exception des Etats-Unis, est en train de disparaître rapidement. Sa particularité était double.

 

Premièrement, ce système incluait tous les marchés pour ce qui est de la terre et du travail, c’est-à-dire de l’homme et de la nature ; en conséquence, toute la société était enchâssée dans le système économique. Deuxièmement, les motivations à la production étaient limitées à la peur de la faim et l’espérance du gain ; ces incitations étaient perçues comme « économiques ». En fait, nous ne connaissons aucune autre société dans laquelle la faim et le gain fussent des motivations à participer à la production. Au contraire, ces mobiles revêtaient un caractère « multiple », celui que nous associons généralement aux devoirs civiques. Le système économique était donc enchâssé dans les relations sociales, lesquelles déterminaient la forme des institutions économiques. Il n’existait aucun « déterminisme économique » dans ces conditions. La peur d’une route vers le servage, qui serait la conséquence d’une économie planifiée, était, en général, la preuve d’une croyance aveugle en la validité du déterminisme économique. Il est certain que le type de liberté que nous avons été conduits à chérir était un sous-produit de l’économie de marché.

 

A l’avenir, nous serons obligés de planifier ce type de liberté dans le cadre d’une économie planifiée. Le Bill of Rights² devra être étendu au champ industriel pour protéger l’individu contre les abus d’un pouvoir concentré entre les mains d’autorités gouvernementales ou syndicales. Il n’y a aucune raison pour que nous possédions dans une société planifiée moins de liberté que nous le souhaitons. Ce sont les idéaux de l’homme et non pas l’économie qui sont déterminants quand on n’est pas dans le cadre d’une société de marché. 

 



¹ Extrait d’un compte-rendu de conférence (1946) publié dans The American Monthly Commentary (American Jewish Committee, New York), traduction par Laurence Collaud (2005), revu par Jérôme Maucourant (2025). Voir pp. 11-12 du texte accessible par https://www.commentary.org/articles/karl-polanyi/the-study-of-man-whither-civilization/#

² La forme anglaise a été conservée dans la traduction française, celle-là signifiant « déclaration des droits ». L’usage constitutionnel de cette expression date de 1689, année de la Glorieuse Révolution (anglaise).

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