Institut INESS
Entretien avec Jérôme Maucourant
– sur l’actualité de la pensée de Karl Polanyi¹–
Interviewer : Bonjour, Jérôme Maucourant. Vous êtes né le 10 novembre 1962 à Paris, chercheur en économie et spécialiste de Karl Polanyi. Aujourd’hui, vous allez nous parler de la pensée de Polanyi et de son actualité.
Jérôme Maucourant : Merci, Alexis. Oui, je m’intéresse à Polanyi, mais aussi à d’autres sujets, bien que ce ne soit pas notre focus aujourd’hui. Allons-y !
- Que répondez-vous à ceux qui qualifient l’époque moderne d’« abondante » ?
Interviewer : Certains décrivent notre époque comme une société d’abondance. Qu’en pensez-vous ?
Jérôme Maucourant : C’est un débat anthropologique important. Karl Polanyi a abordé cette question dans un texte où il critique l’idée de la « société d’abondance » développée par John Kenneth Galbraith. Selon lui, cette société, loin de résoudre les problèmes de rareté, les reproduit. Le capitalisme crée sans cesse de nouveaux besoins : dès qu’un besoin est comblé, un autre surgit, alimentant une insatisfaction constante, moteur du système. Polanyi s’inspire aussi de Thorstein Veblen, qui, dans La théorie de la classe de loisir, montre que le capitalisme se distingue par sa capacité à produire constamment de nouvelles distinctions sociales, notamment à travers la mode ou la consommation. Comparons, par exemple, le niveau de vie du plus pauvre aujourd’hui à celui d’un Yanomani étudié par Pierre Clastres dans les années 1960 : les biens matériels sont incomparablement plus nombreux aujourd’hui, et pourtant, le sentiment de manque persiste. Il faut distinguer la rareté, qui est une construction sociale et psychologique, de la finitude, qui est une réalité objective. Confondre les deux mène à croire en une opulence illusoire. Polanyi, influencé par Aristote, met en lumière cette faille de la pensée libérale : la rareté, loin d’être résolue, est ce qui fait fonctionner le système capitaliste au quotidien.
- Que répond Polanyi à l’affirmation de Margaret Thatcher : « There is no alternative » ?
Interviewer : Margaret Thatcher affirmait qu’il n’y avait « pas d’alternative » au libéralisme économique. Comment Polanyi répondrait-il à cela ?
Jérôme Maucourant : Cette phrase, prononcée dans les années 1980, s’inscrit dans le contexte de la révolution conservatrice et du « consensus de Washington ». Thatcher prônait la libéralisation des flux de capitaux, l’équilibre budgétaire, la fixation concurrentielle des salaires, et la maîtrise de la masse monétaire, affirmant que toute autre politique mènerait à l’inflation, au chômage et au désordre. Polanyi critiquerait cette vision en s’appuyant sur une réflexion épistémologique. Thatcher s’inspirait de Friedrich von Hayek, qui croyait en une sélection culturelle des meilleurs systèmes sociaux par l’évolution. Mais Polanyi soulignerait une contradiction : la social-démocratie, avec son État-providence, est elle-même un produit de cette évolution culturelle. En cherchant à démanteler cet État-providence, Thatcher ignore qu’il était une réponse adaptative aux besoins sociaux. Plus radicalement, si l’on suit une logique évolutionniste, pourquoi faire de la politique ? Si l’évolution garantit le « meilleur des mondes », intervenir devient superflu. Polanyi met en évidence une aporie dans ce libéralisme évolutionniste : il prétend qu’il n’y a pas d’alternative, mais il repose sur une vision figée qui nie les dynamiques historiques et sociales. Polanyi, comme Marx, s’inspire d’Aristote pour penser les alternatives possibles à ce système.
- Selon Polanyi, quelles menaces fait peser l’économie de marché sur la société ?
Interviewer : Quelles sont, selon Polanyi, les menaces que l’économie de marché fait peser sur la société ?
Jérôme Maucourant : Polanyi développe le concept de « double mouvement » pour expliquer les dynamiques de l’économie de marché. Le premier mouvement est l’extension des marchés à des domaines qui ne sont pas naturellement des marchandises, comme la terre, le travail ou l’argent. Ce sont ce qu’il appelle des « marchandises fictives », car elles ne sont pas produites pour être vendues. Cette marchandisation, poussée à l’extrême, engendre des effets pervers. Par exemple, au XIXe siècle, à Saint-Étienne, pendant la révolution industrielle, on justifiait le travail des enfants dans les mines par la concurrence internationale. Ce traitement du travail humain comme une marchandise était déjà perçu comme de la « sauvagerie » dans les relations sociales. Face à cela, un contre-mouvement émerge : des individus, souvent réactionnaires ou guidés par une éthique (chrétienne, par exemple), imposent des limites à cette marchandisation. Marx notait d’ailleurs que ces résistances étaient nécessaires. Polanyi souligne que ce double mouvement – extension du marché et contre-mouvement pour le limiter – est instable et imprévisible. L’exemple de la crise financière de 2008 illustre bien cette instabilité : la mathématisation du risque, censée autoréguler le marché, a conduit à un effondrement économique, évité de justesse grâce à des interventions massives de l’État, comme le plan de 800 milliards de dollars aux États-Unis. Polanyi montre que traiter des éléments essentiels comme des marchandises mène à des crises sociales et économiques profondes, mettant en danger la société elle-même.
- Comment Polanyi définit-il le concept de marchandise fictive ?
Interviewer : Vous avez mentionné les « marchandises fictives ». Comment Polanyi définit-il ce concept ?
Jérôme Maucourant : Une marchandise, au sens classique, est un bien produit pour être vendu sur un marché, comme au Moyen Âge où une partie de la production agricole était commercialisée. Une marchandise fictive, en revanche, est quelque chose qui n’est pas destinée à être vendu mais que l’on transforme en marchandise par une convention sociale. Polanyi identifie trois marchandises fictives principales : la terre, le travail humain et l’argent. Prenons la terre : dans certaines cultures, comme l’Égypte ancienne, elle appartient aux dieux ou au pharaon, et son usage est strictement encadré. Dans notre société, on considère que la terre peut être appropriée et vendue, mais elle n’a pas été créée pour cela. C’est une fiction culturelle. De même, le travail humain n’est pas un produit destiné à la vente, mais le capitalisme le traite comme tel, ce qui engendre des tensions sociales. Un exemple moderne est celui des droits de pollution, créés pour répondre aux problèmes écologiques. Ces droits, bien que produits par l’État, sont traités comme des marchandises sur un marché. Polanyi critique cette logique : en transformant des réalités non marchandes en marchandises, on organise la société autour de fictions qui peuvent avoir des conséquences imprévues et destructrices, comme l’a montré la crise de 2008, où des algorithmes prétendument « rationnels » ont amplifié les risques au lieu de les maîtriser.
https://jerome-maucourant.com/2025/07/01/loeuvre-de-karl-polanyi-face-aux-defis-du-xxie-siecle/

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