La Grande Transformation de Karl Polanyi
Nadjib Abdelkader¹

 

Une synthèse de La Grande Transformation

– à propos du grand ouvrage de Karl Polanyi publié en 1944 –

 

Publié en 1944, alors que la Seconde Guerre mondiale approche de sa fin, ce livre est considéré comme l’œuvre majeure de Karl Polanyi. Si une question pouvait suffire à poser la problématique, celle-ci serait : « Comment en est-on arrivé là ? ». Dans une courte première partie qui lui sert d’introduction, il présente les grandes lignes de la politique internationale du XIXe siècle et du début du XXe siècle, mettant en lumière quatre institutions :

  1. L’étalon-or (qui jouait le rôle de monnaie internationale et représentait une organisation unique de l’économie)
  2. L’État libéral (dont le rôle est d’assurer le bon fonctionnement et la protection du système autorégulateur de marché)
  3. L’équilibre des puissances (c’est-à-dire que les puissances industrielles ne se font pas la guerre directement, mais par procuration ou se lancent dans des campagnes de conquête coloniale)
  4. Le système autorégulateur de marché (qui est le cœur de la problématique du livre)

À la conclusion de cette partie, il pose sa problématique : « Pour comprendre le fascisme allemand, nous devons revenir à l’Angleterre de Ricardo »². La seconde partie est le cœur du livre. Il y raconte la construction du système autorégulateur de marché. Beaucoup traduisent Self-Regulating Market System par « système de marché autorégulateur », dans une lecture peut-être trop économique. Mais ce livre parle de bien plus que d’économie et décrit le remplacement par la société de marché de l’ancienne civilisation anglaise (sa société, ses institutions et son fonctionnement). C’est pour cela que l’on peut préférer cette traduction « système autorégulateur de marché », laquelle désigne la société comme un système autorégulateur fonctionnant autour du marché.

En effet, décrivant le mouvement des enclosures et les dislocations sociales qui l’accompagnent, il explique que les transformations économiques, marquées par la notion d’Amélioration (c’est-à-dire l’amélioration des capacités de production) ne peuvent que bouleverser la société et la vie des hommes (l’Habitation). L’Amélioration n’est pas seulement perfectionner les outils de production mais également mettre à disposition   l’humain et la nature au service du nouveau système productif. Ceux-ci deviennent des « marchandises fictives ». Par ce syntagme, Polanyi désigne ce qui n’a pas été créé pour être soumis aux « mécanisme offre-demande-prix » mais qui est pourtant mis sur des marchés institués à cet effet : le marché du travail et le marché foncier.

La marchandisation de l’homme et de la nature est une révolution anthropologique. La terre et le travail ne sont pas des marchandises, mais des institutions, des entités sociales par conséquent. Or, afin de les transformer en marchandises – que l’analyse classique en économie nomme facteurs de production – il a fallu arracher ces entités du complexe culturel dans lequel elles étaient intégrées ; celles-ci deviennent alors négociables dans un marché.  Comme aucune société ne peut vivre en dehors de moyens qui la font vivre, cette nouvelle organisation rend le reste de la société dépendant d’un mécanisme purement économique. Bref, la société de marché, c’est l’institutionnalisation de l’économisme, c’est-à-dire de la détermination globale de la communauté humaine par l’économie. Il s’agit d’une révolution absolument extraordinaire.

Pourtant, l’homme, en principe, produit de la société pour vivre tout en assurant la reproduction de ses conditions sociales d’existence. « Marchandiser » l’humain et la nature  tend ainsi à dissoudre les solidarités et détruit bien des valeurs, comme le remarquait déjà le jeune Marx. Polanyi souligne aussi que la misère est plus le produit de la destruction de cultures qui assuraient la cohésion sociale que le résultat de la concurrence capitaliste, l’exploitation coloniale ou la domination impériale. En ce sens, Polanyi, intègre et dépasse Marx.

 

La dislocation de la société entraîne des réactions que Polanyi nomme « contre-mouvements ». Il s’agit d’un schéma de compréhension du fascisme : la société, via le jeu politique, tend à élire des gouvernements mandatés pour la protéger des nuisances du système économique. Mais, ne pouvant accepter d’être contraintes, les forces économiques font tout pour saboter les politiques de « protection sociale » (au sens de protection de la société). Il en résulte une paralysie du pays. C’est dans cette « impasse » qu’apparaît alors la « solution fasciste », pour reprendre les termes mêmes de Polanyi. Le fascisme est la solution idéale pour la bourgeoisie afin de protéger le système économique d’une révolution sociale. En d’autres termes, c’est une contre-révolution.

 

Se pose alors la question de la « liberté dans une société complexe ». Polanyi développe une vision encore optimiste du monde d’après-guerre : il pense encore que les États vont apprendre des erreurs du passé, tirant les conclusion de ce que libéralisme réduit la liberté à la seule liberté économique, ce qui nuit aux autres libertés (notamment civiques). Il prône ainsi une vision équilibrée des libertés et des limites permettant l’existence de chacune d’elles. Autrement dit, le libéralisme nie la « réalité de la société ».

En revanche, le fascisme et le socialisme la reconnaissent, mais pour aller dans deux directions opposées. Le fascisme veut écraser l’individu et annihiler la liberté pour glorifier le pouvoir ; le socialisme désire épanouir l’individu et consacrer sa liberté. Pour y parvenir, Polanyi, comme socialiste, prône la reconnaissance du tragique et la conscience de la dimension spirituelle (et non seulement physique) de l’homme.

 

Pour aller plus loin

Nadjib Abdelkader,  Jérôme Maucourant  et Sébastien Plociniczak, Karl Polanyi et l’imaginaire économique, Le passager clandestin, 2020.

Nadjib Abdelkader, Jérôme Maucourant, « Karl Polanyi pense-t-il la technique ?. », Indiscipline : rivista di scienze sociali, 2024, IV (7), pp.108-117. halshs-04573120

 



¹Doctorant en science économique, LEFMI (Amiens)
Karl Polanyi, La Grande Transformation, 1944, 2009 pour cette traduction française, p. 71.

 

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