Nadjib Abdelkader¹
Trois recensions critiques
Ludwig von Mises, (1923) Le socialisme, Institut Coppet, 2021.
Bronislaw Geremek, Le salariat dans l’artisanat parisien aux XIIIe-XVe siècles. Étude sur le marché de la main-d’œuvre au Moyen-Âge. Traduit du polonais par A. Posner et Ch. Klapisch-Zuber. École pratique des Hautes Études, Sorbonne. Sixième section : Sciences Économiques et Sociales. Industrie et artisanat, n° V. Paris, Mouton & Cie, 1968.
Christian Marouby, L’économie de la nature. Essai sur Adam Smith et l’anthropologie de la croissance, Seuil, 2004.
Que reste-t-il de l’essai de Ludwig von Mises, Le Socialisme (1919) ?
Quand Ludwig von Mises écrit Le Socialisme, c’est un économiste autrichien qui assiste depuis Vienne aux violentes révolutions bolcheviques en Russie et en Hongrie (République des conseils de Bela Kun). Adepte des thèses de l’école marginaliste, fondée vers 1870 par William Stanley Jevons et qui deviendra par la suite l’École autrichienne, il fait partie des représentants autrichiens envoyés pour négocier les questions des propriétés privées sous l’empire austro-hongrois.
Ce livre est donc l’œuvre d’un témoin inquiet qui, depuis Vienne, observe les évènements révolutionnaires qui agitent la Russie et le voisin hongrois. Sa problématique est double : le socialisme est impossible et s’il était possible, serait-il souhaitable ? Il répond clairement à ces deux questions par la négative. Pour répondre à ces deux questions, Mises développe une réflexion qui porte à la fois sur les plan économique, politique et social. S’il est impossible à établir ou à faire perdurer, c’est parce qu’il lui parait irrationnel. En effet, il note qu’en l’absence de système de propriété privée des moyens de production, il ne peut exister de marché ou de système des prix renseignant l’état des ressources ou des capacités de production : il souligne donc l’impossibilité d’un calcul rationnel en régime socialiste. De même pour la planification, qui lui semble éloignée des réalités de l’état du système économique et de la société, du fait de l’absence de marchés.
C’est un essai qui porte une force théorique. Il pose les bases du libéralisme comme des préalables à l’amélioration de la condition humaine. La propriété des moyens de production, le système des prix et la division du travail sont présentés comme fruit de la rationalité et de la transformation de la société pour plus d’efficacité. Dans ce schéma, le système des prix joue un rôle de première importance. Loin d’être une idée abstraite, le système de prix implique la circulation des informations (coûts, innovations techniques etc.). En effet, par un processus décentralisé, l’économie est mise entre les mains de ceux qui sont au cœur de l’activité productive et commerciale : les entrepreneurs. Aussi, de par leurs compétences dans la compréhension des outils pertinents, ceux-ci lui semblent les plus à-même de prendre les meilleurs décisions. Cela, à plus forte raison qu’ils sont directement impliqués dans le système et auraient à perdre dans son dysfonctionnement : ils ne peuvent pas ne pas jouer le jeu.
La dynamique économique n’est pas dominée par des injonctions arbitraires de classes improductives autoritaires (noblesse, clergé ou bureaucratie), mais résulte d’une coordination décentralisée entre acteurs individuels rationnels à travers le système des prix. Le socialisme n’est ainsi pas souhaitable, car il instaurerait un régime bureaucratique extrêmement autoritaire (le terme « totalitarisme » n’existe pas encore) et imposerait à la société, et en particulier aux travailleurs, une sorte d’arbitraire bureaucratique : les décisions seraient prises par une hiérarchie bureaucratique sans connexion réelle avec la situation économique. Sa critique du socialisme se fonde sur une vision du libéralisme historique comme un mouvement bienfaiteur en soi et aboutissant à un état de civilisation supérieure dont le système de propriété privée des moyens de production est le pilier. Cela s’entrelace avec une vision progressiste de l’histoire, vue comme une amélioration continue de la condition humaine grâce au capitalisme et au libéralisme. Dans son argumentaire, il dénonce ce qu’il considère comme manipulation du pathos et donc écarte les arguments qui insistent sur la misère de la condition ouvrière pendant la révolution industrielle ou le système de production capitaliste. À ses yeux, le libéralisme ne peut être jugé qu’à l’aune d’une économie globale.
Autre procédé argumentatif : il emploie des termes chocs ou plus doux en fonction de l’intérêt de son argumentaire. Par exemple, il affirme que toute politique qui s’écarterait du laissez-faire ne serait rien d’autre qu’une politique de destruction. Il assimile d’abord socialisme et militarisme, puis parle de destructionnism. Aussi, il rejette les arguments, études et reportages sur la condition ouvrière, éclairant la misère des usines et villes de la révolution industrielle. De l’autre côté, lorsqu’il évoque la division du travail, il parle de « coopération » ou « collaboration », ce qui permet d’éviter la question de l’aliénation du travail, pourtant au centre de la critique socialiste du libéralisme. Il emploie également des procédés rhétoriques consistant à dénigrer sa cible ainsi que ceux qui, sans être socialistes, mettent en avant les conséquences négatives de l’application des politiques libérales (comme Dickens décrivant la misère anglaise dans ses romans). Tout au long du livre, comme il était d’usage à l’époque, il saupoudre généreusement son argumentaire de punchlines, allant jusqu’à nier à ses adversaires la moindre intelligence, la possibilité de raisonner, voire même de bienveillance. On peut regretter cette méthode, mais on peut aussi y voir l’expression d’une époque et de son ambiance tendue.
Mises mêle souvent analyse théorique et ton polémique. S’il pointe des problèmes réels et des dangers (qui se sont confirmés dans l’histoire) et montre de bonnes intuitions, son raisonnement semble problématique. Des auteurs critiques du libéralisme, tels que Karl Polanyi, ont reconnu les difficultés liées à la coordination économique en l’absence de marché. Mises comme Polanyi craignent – à raison – dans leurs échanges des années 1920 que la révolution bolchevique n’aboutisse finalement à un régime de bureaucratie totalitaire. Mais, Polanyi développera ensuite l’idée selon laquelle le système des prix ne constitue pas une solution absolument universelle, insistant au contraire sur l’inscription de l’économie dans des structures sociales et politiques.
Qu’en retenir, en 2026, de cette critique du socialisme par Ludwig von Mises ? Elle semble discutable en raison des présupposés théoriques sur lesquels elle repose. En posant d’emblée la supériorité du libéralisme, de la propriété privée des moyens de production et du marché, il fonde ses réflexions sur des postulats qui ne sont jamais discutés profondément. De plus, son approche s’accompagne d’une vision progressiste de l’histoire dans laquelle le capitalisme apparaît comme un vecteur de progrès global aboutissant sur une civilisation qu’il voit supérieure, au prix d’une disqualification des analyses portant sur les coûts sociaux de la révolution industrielle et de l’économie de marché. La question sociale est, en réalité, l’angle mort de l’analyse de Mises : quoi qu’il en pense et quoi qu’en pensent ses successeurs libertariens, la vie sociale n’est pas qu’un arrangements d’échanges maximisant l’utilité car la culture, l’histoire et la morale joue un rôle déterminant dans la dynamique des sociétés humaines. Enfin, il ne démontrer à aucun moment que le système de marché est nécessairement autorégulateur, sauf à minorer la question de la vie humaine, ce que feront d’ailleurs les totalitarismes ! La pétition de principe est évidente, même si sa critique de ce qui sera le soviétisme ou l’interventionisme systématique est parfaitement pertinente.
De Bronislaw Geremek à Karl Polanyi ?²
Bronislaw Geremek était un historien médiéviste polonais, qui fit la majeure partie de sa carrière universitaire en France. Enfant dans le ghetto de Varsovie, il adhère au marxisme mais prend ses distances avec les partis communistes français et polonais après l’écrasement du printemps de Prague par les chars soviétiques. Son sujet de prédilection était la condition des pauvres et des travailleurs au bas Moyen-Âge. En ce sens, on peut le rapprocher de l’École des annales ou du History from Below anglais. Dans Le salariat dans l’artisanat parisien aux XIIIe – XVe siècles, Étude sur le marché de la main d’œuvre au moyen âge (1968), il étudie l’organisation, et les pratiques du travail à Paris à la fin du bas Moyen-Âge.
Son ouvrage recouvre aussi bien la condition des maîtres artisans que des apprentis et des salariés. Il met en lumière les relations hiérarchiques, les antagonismes et les fonctionnements des marchés du travail. Plusieurs choses en ressortent. Les relations ainsi que les activités (l’apprentissage, les méthodes ou encore le temps de travail) sont strictement codifiées au sein des corporations. Aussi, l’évolution de la société et de l’activité engendrant des conflits, la société est poussée à adopter des nouvelles règles de régulation. De même, les salaires ainsi que le temps de travail sont encadrés entre des limites strictes, afin de ne pas instaurer un régime de concurrence féroce entre les acteurs de la production économique.
Aussi, si les métiers sont tenus de réaliser des objectifs (par exemple la construction d’une cathédrale), ce n’est en aucun cas comparable à ce que l’on peut voir dans le monde contemporain. Ce livre décrit une société dans laquelle la productivité n’est pas la fin ultime du travail et de l’existence sociale. En effet, Geremek souligne que les temps de non-travail et de repos doivent être strictement respectés par les acteurs économiques. Dans le 6e et dernier chapitre, il est question du marché du travail. L’erreur consisterait à y voir l’existence de l’équivalent du marché du travail moderne. Or, ce que décrit ici l’auteur, c’est un marché du travail inclus dans un cadre réglementaire ou coutumier rigoureux. Il note une influence faible voire même marginale des mécanismes offre et demande. En ce sens, son travail semble confirmer les analyses de Karl Polanyi à propos de la marchandise fictive homme (ou travail), et sur l’encastrement des marchés dans la société
C’est donc là un livre de toute première utilité aussi bien pour les historiens médiévistes, mais aussi de l’évolution du travail, que pour les économistes, en particulier intéressés par la démarche substantiviste (l’école de Karl Polanyi).
La croissance comme idéologie : retour sur Adam Smith
Professeur au Mills College (Oakland, Californie), Christian Marouby est un auteur et chercheur français en sciences sociales dont les travaux s’inscrivent à la croisée de l’histoire de la pensée économique et de l’anthropologie. En 2004, il publie, au Seuil, L’économie de la nature, Essai sur Adam Smith et l’anthropologie de la croissance dans lequel il s’intéresse particulièrement aux fondements intellectuels de la notion moderne de croissance économique. Pour cela, il propose une relecture des textes d’Adam Smith.
Dès la première ligne de son avant-propos, l’auteur pose sa problématique principale : « comment l’idée de croissance économique est-elle devenue un lieu commun ? ». Pour lui, cette idée, qui nous semble aujourd’hui évidente de « croissance économique », tient moins d’une découverte scientifique d’un processus naturel que d’une construction intellectuelle, philosophique et morale révolutionnaire. Par croissance économique comme « construction intellectuelle », il ne s’agit en aucun cas pour cet universitaire français, de nier les transformations et l’essor commercial de l’époque moderne (XV-XVIIIe siècle), principalement en Angleterre et en France : « le théorique est toujours inscrit dans le concret, projeté dans l’exposition d’un développement social ou historique particulier » (p. 141). Marouby note que Smith observe une transformation qui, par la division du travail et ses gains de productivité, aboutit à une situation que le jeune Smith appelle opulence (p. 141). Comme l’auteur le précise, il est question de l’idée de croissance, comme interprétation philosophique et anthropologique de la réalité de cette essor économique et sociale.
Pour comprendre les fondements de cette révolution morale et anthropologique, Christian Marouby part à l’exploration des textes d’un des penseurs les plus influents de l’histoire : Adam Smith. Dans la première partie du livre, il opère une lecture critique des théories « anthropologiques ». En effet, ce qu’il observe c’est que son œuvre témoigne davantage d’une conception de la nature humaine et de l’histoire, qui impactera durablement le paradigme de la civilisation contemporaine.
Loin de se cantonner d’une étude économiste de la richesse des nations, ce qui nous est proposé ici est une étude littéraire, rhétorique et philosophique, ce qui peut nous sembler cohérent avec la réalité d’Adam Smith qui n’était pas économiste (à son époque on parlait de la « Secte des Economistes »), mais philosophe et professeur de droit. D’ailleurs, du moins pour la première partie, Christian Marouby se base principalement sur des textes antérieurs à ces deux œuvres principales : La théorie des sentiments moraux et La richesse des nations. Il est allé s’enquérir de la pensée de ce philosophe des Lumières écossaises dans ces textes qui ne furent publiés qu’à titre posthume : Essays on Philosophical Subjects et ses Lectures on Jurisprudence. L’intérêt de cette démarche, c’est qu’elle apporte un approfondissement dans la compréhension de la pensée d’Adam Smith et sa construction.
Concernant l’anthropologie d’Adam Smith, la première chose qui souligne et que c’était un homme qui se tenait informé des découvertes du monde. Il collectionnait les récits des explorateurs et voyageurs, notamment à travers l’Amérique. C’est découverte représente sur plusieurs siècles, un véritable tremblement de terre dans la façon de penser des Européens. S’ils structuraient le mode de pensée et faisaient consensus, les récits basés sur l’Auctoritas des Écritures, les explorations de l’Amérique qui ont suivi 1492 montre que ceux-ci ne correspondait pas à la réalité du monde.
Adam Smith fonde donc sa théorie anthropologique sur des données empiriques. Cependant, en dépit d’une démarche rationnelle, Christian Marouby nous montre que nous sommes là devant une construction intellectuelle. Il note dans sa rhétorique un certain nombre de petits trucages comme l’usage abondant du conditionnel, note nombre de « dénégations » et de « projections ». Aussi, il va parfois même jusqu’au dire « Ecartons les faits ». L’auteur nous met même en lumière une phrase : « dans la plupart des cas, il est plus important d’établir le progrès qui est le plus simple que le progrès qui est le plus conforme au fait ; car aussi paradoxal que cette proposition puisse paraître, il est certainement vrai que le progrès réel n’est pas toujours le plus naturel. ».
Aussi, Adam Smith spécule sur une nature humaine naturellement (ontologiquement) insatisfaite de sa condition, en perpétuel quête d’amélioration. Mais là encore, Christian Marouby note des incohérences au sein même de cette construction intellectuelle, à la lumière des connaissances historiques et anthropologiques acquises depuis. C’est donc sur de telles bases théoriques que s’est construit l’anthropologie moderne (comme conception de l’humanité), ainsi que le concept de progrès, qui structure notre vision de l’histoire et de la condition humaine ; le progrès sera toujours conçu sur le mode de la croissance.
Cependant, Christian Marouby ne tombe jamais dans le réquisitoire ni l’accusation envers Smith. Dans la deuxième partie, il offre une lecture de La théorie des sentiments moraux. Là, il y reconnaît son génie d’observateur et de penseurs critique de la modernité, en tant que période historique entre le bas Moyen-Âge et la révolution industrielle. En d’autres termes, Adam Smith était un penseur de la transition entre une société aristocratique (fondée sur un cadre de valeurs lié à la guerre, au rang, à l’honneur) et une société bourgeoise (avec son cadre de valeur fondé sur la transaction marchande, la possession, la réputation). Pour Adam Smith, le principal ressort des actions humaines, tel qu’il l’observe à son époque, est ce qu’il nomme la sympathie, c’est-à-dire le désir d’approbation d’autrui. L’individu ajuste ses conduites en fonction du regard des autres, intériorisé sous la figure du « spectateur impartial », sorte de juge intérieur qui régule les comportements. Marouby met en lumière la force de cette analyse, révélant chez le philosophe des intuitions véritablement fondatrices.
Dans ce livre, Christian Marouby nous démontre, textes à l’appui, que l’idée que le marchand rationnel cherchant à maximiser son profil individuel serait la nature humaine n’est rien d’autre qu’une construction idéologique. L’intérêt de cette lecture est multiple :
- permet un recul critique sur les postulats modernes (homo œconomicus, rareté) considérés comme allant de soi ;
- démontre que si l’essor productif et commercial est une réalité, le concept de croissance économique est une construction intellectuelle, sociale et politique, située dans l’espace (Europe, royaume Uni) et daté (XVIIIe) ;
- met en lumière la façon dont Adam Smith explique ces bouleversements inédits, résultants d’n ancrage dans une nature profonde et l’action de la Providence. Ces idées ont ensuite eu une influence sans commune mesure sur le devenir de l’humanité.
Cependant, Christian Marouby ne voit pas dans le philosophe de Kirkaldy un barrage à un renouvellement de la pensée économique et son anthropologie : au contraire, sa relecture peut être un indicateur permettant d’emprunter une voie de sortie vers autre chose. Ainsi, par un questionnement sur l’imaginaire des sociétés, il ouvre de nouvelles perspectives philosophiques, anthropologiques et économiques, et donc culturelles ou politiques, dans une époque où le monde moderne tombe dans une crise des limites. La performance est d’autant plus remarquable que cela est fait à partir des classiques de la pensée économique.
² Sur Bronislaw Geremek, Le salariat dans l’artisanat parisien aux XIIIe-XVe siècles. Étude sur le marché de la main-d’œuvre au Moyen-Âge. Traduit du polonais par A. Posner et Ch. Klapisch-Zuber. École pratique des Hautes Études, Sorbonne. Sixième section : Sciences Économiques et Sociales. Industrie et artisanat, n° V. Paris, Mouton & Cie, 1968.

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